mercredi 19 août 2015

Textes lus lors de notre 49ème veillée - 19 août 2015

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« On ne subit pas l'avenir, on le fait »
GEORGES BERNANOS
                         

Paul Eluard, Au rendez-vous allemand, « Faire vivre » (1944)
Albert de Mun, Discours au banquet de l'ALP (extrait) (19 décembre 1905)
Nérée Beauchemin, Les floraisons matutinales, « Le dernier gîte » (1897)
Victor Hugo, Choses vues, « La famille est le cristal de la société » (octobre 1830)

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Paul Eluard, Au rendez-vous allemand, « Faire vivre » (1944)

Ils étaient quelques-uns qui vivaient dans la nuit
En rêvant du ciel caressant

Ils étaient quelques-uns qui aimaient la forêt
Et qui croyaient au bois brûlant
L’odeur des fleurs les ravissait même de loin
La nudité de leurs désirs les recouvrait

Ils joignaient dans leur cœur le souffle mesuré
A ce rien d’ambition de la vie naturelle
Qui grandit dans l’été comme un été plus fort

Ils joignaient dans leur cœur l’espoir du temps qui vient
Et qui salue même de loin un autre temps
A des amours plus obstinées que le désert

Un tout petit peu de sommeil
Les rendait au soleil futur
Ils duraient ils savaient que vivre perpétue

Et leurs besoins obscurs engendraient la clarté
                       
                        *
                       
Ils n’étaient que quelques-uns
Ils furent foule soudain

Ceci est de tous les temps.

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Albert de Mun, Conclusion du discours prononcé le 17 décembre 1905 (après le vote de la loi le 9 décembre) au banquet de clôture du congrès de l'Action libérale populaire (ALP).

« Soldat vaincu d’une cause invincible, je ne puis vous apporter que les restes d’une force usée par de longs combats mais que suffit à ranimer le spectacle de votre courageuse ardeur. Témoin plein d’une frémissante émotion, je me suis tenu près de votre berceau : spectateur trop souvent impuissant, j’ai assisté aux progrès de votre jeunesse : et ces souvenirs et cette impuissance elle-même me donnent aujourd’hui le droit de saluer librement l’épanouissement de votre maturité.
« Vous êtes forts, Messieurs, forts de votre droit et de votre abnégation : condamnés, malgré vous, après tant de sacrifices offerts pour la conjurer, à une guerre impie, vous rallierez à votre cause tous ceux qu’émeuvent encore les grands noms de la justice et de la liberté.
« Vous êtes forts de votre patriotisme : à la veille peut-être des grandes épreuves nationales, vous verrez se tourner vers vous, comme, au matin du combat, le gros de l’armée vers une troupe d’élite, tous ceux qui se souviennent des jours douloureux où, sans souci des mains qui tenaient le drapeau, vos aînés, d’un seul élan, se serraient autour de lui.
« Vous êtes forts enfin, vous êtes forts surtout de votre dévouement à la cause populaire ; le peuple, le vrai peuple de France, vous voyant à l’œuvre, apprend de jour en jour à vous connaître davantage. (…)
« Et vous, Messieurs, par un admirable échange, en le servant, vous apprenez à l’aimer davantage. Vous avez connu, dans les luttes civiles, que c’est là, c’est dans le cœur des petits et des humbles, que jaillit la source inépuisable des sacrifices généreux et des inlassables dévouements. C’est là qu’est votre force. C’est là qu’est pour demain la suprême espérance vers laquelle, aujourd’hui, avec le dernier effort de ma voix, je veux jeter le dernier cri de mon âme. »

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Le dernier gîte
Je te reviens, ô paroisse natale.
Patrie intime où mon cœur est resté ;
Avant d’entrer dans la nuit glaciale,
Je viens frapper à ton seuil enchanté.
Pays d’amour, en vain j’ai fait la route
Pour saluer encore ton ciel bleu,
Mon œil se mouille et ma chair tremble toute,
Je viens te dire un éternel adieu.
Oh ! couchez-moi dans la tombe bénite,
Dans un recoin discret du vieil enclos.
Ici, je viens chercher mon dernier gîte,
Je viens ici chercher calme et repos.
Ô terre sainte ! ouvre-moi ton asile,
Près des miens, jusqu’au jour du grand réveil,
Je dormirai comme en un lit tranquille,
Mon dernier rêve et mon dernier sommeil.

Nérée Beauchemin, Les floraisons matutinales (1897)

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Victor Hugo, Choses vues, « La famille est le cristal de la société » (octobre 1830)

Toute doctrine sociale qui cherche à détruire la famille est mauvaise et, qui plus est, inapplicable. Sauf à se recomposer plus tard, la société est soluble, la famille non. C'est qu'il n'entre dans la composition de la famille que des lois naturelles ; la société, elle, est soluble par tout l'alliage de lois factices, artificielles, transitoires, expédientes, contingentes, accidentelles, qui se mêle à sa constitution. Il peut souvent être utile, être nécessaire, être bon de dissoudre une société quand elle est mauvaise ou trop vieille, ou mal venue. Il n'est jamais utile, ni nécessaire, ni bon, de mettre en poussière la famille. Quand vous décomposez une société, ce que vous trouvez pour dernier résidu, ce n'est pas l'individu, c'est la famille. La famille est le cristal de la société.


vendredi 10 juillet 2015

Textes lus lors de notre 48ème veillée - 10 juillet 2015

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« Dans des temps de tromperie généralisée,
le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire.  »
GEORGE ORWELL
                         

Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, « La petite Espérance » (1912)
Jean-Pierre Calloc'h, À genoux, « La Prière du guetteur » (1915)
Commission théologique internationale, À la recherche d'une éthique universelle, « Les sources d'une société humanisante » (2007)
Théodore de Banville, Les Cariatides, « L'Été » (1842)

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La petite Espérance

« Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'Espérance.
Et je n'en reviens pas.
Cette petite Espérance qui n'a l'air de rien du tout.
Cette petite fille Espérance.
Immortelle.

Car mes trois vertus, dit Dieu,
Les trois vertus mes créatures,
Mes filles, mes enfants,
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures,
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle,
La Charité est une Mère,
Une mère ardente, pleine de cœur,
Ou une sœur aînée qui est comme une mère.
L'Espérance est une petite fille de rien du tout,
Qui est venue au monde le jour de Noël de l'année dernière,
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier
Avec ses petits sapins en bois d'Allemagne. Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas,
Puisqu’elles sont en bois.
C'est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
C'est cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.
La petite Espérance s'avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend seulement pas garde à elle.
Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs la petite Espérance
S'avance.
Entre ses deux grandes sœurs,
Celle qui est mariée,
Et celle qui est mère.
Et l'on n'a d'attention, le peuple chrétien n'a d'attention que pour les deux grandes sœurs,
La première et la dernière,
Qui vont au plus pressé,
Au temps présent,
A l'instant momentané qui passe.
Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n'a de regard que pour les deux grandes sœurs.
Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.
Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.
La petite, celle qui va encore à l'école.
Et qui marche,
Perdue entre les jupes de ses sœurs.
Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main.
Au milieu.
Entre les deux,
Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.
Les aveugles qui ne voient pas au contraire,
Que c'est elle au milieu  qui entraîne ses deux grandes sœurs.
Et que sans elle elles ne seraient rien.
Que deux femmes déjà âgées.
Deux femmes d'un certain âge.
Fripées par la vie.
C'est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la Foi ne voit que ce qui est
Et elle voit ce qui sera
La Charité n'aime que ce qui est
Et elle aime ce qui sera. »

Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu (1912)

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La Veillée dans les Tranchées ou la prière du guetteur (7-27 septembre 1915)

Les ténèbres pesantes s'épaissirent autour de moi ;
Sur l'étendue de la plaine la couleur de la nuit s'épandait,
Et j'entendis une voix qui priait sur la tranchée :
O la prière du soldat quand tombe la lumière du jour !

« Le soleil malade des cieux d'hiver, voici qu'il s'est couché ;
Les cloches de l'Angélus ont sonné dans la Bretagne,
Les foyers sont éteints et les étoiles luisent :
Mettez un cœur fort, ô mon Dieu, dans ma poitrine.

Je me recommande à vous et à votre Mère Marie ;
Préservez-moi, mon Dieu, des épouvantes de la nuit aveugle,
Car mon travail est grand et lourde ma chaîne :
Mon tour est venu de veiller au front de la France,

Oui, la chaîne est lourde. Derrière moi demeure
L'armée. Elle dort. Je suis l'œil de l'armée.
C'est une charge rude, Vous le savez. Eh bien,
Soyez avec moi, mon souci sera léger comme la plume.

Je suis le matelot au bossoir, le guetteur
Qui va, qui vient, qui voit tout, qui entend tout. La France
M'a appelé ce soir pour garder son honneur,
Elle m'a ordonné de continuer sa vengeance.

Je suis le grand Veilleur debout sur la tranchée.
Je sais ce que je suis et je sais ce que je fais :
L'âme de l'Occident, sa terre, ses filles et ses fleurs,
C'est toute la beauté du Monde que je garde cette nuit.

J'en paierai cher la gloire, peut-être ? Et qu'importe !
Les noms des tombés, la terre d'Armor les gardera :
Je suis une étoile claire qui brille au front de la France,
Je suis le grand guetteur debout pour son pays.

Dors, ô patrie, dors en paix. Je veillerai pour toi,
Et si vient à s'enfler, ce soir, la mer germaine,
Nous sommes frères des rochers qui défendent le rivage de la Bretagne douce.
Dors, ô France ! Tu ne seras pas submergée encore cette fois-ci.

Pour être ici, j'ai abandonné ma maison, mes parents ;
Plus haut est le devoir auquel je me suis attaché :
Ni fils, ni frère ! Je suis le guetteur sombre et muet,
Aux frontières de l'est, je suis le rocher breton.

Cependant, plus d'une fois il m'advient de soupirer.
« Comment sont-ils ? Hélas, ils sont pauvres, malades peut-être… ».
Mon Dieu, ayez pitié de la maison qui est la mienne
Parce que je n'ai rien au monde que ceux qui pleurent là...

Maintenant dors, ô mon pays ! Ma main est sur mon glaive ;
Je sais le métier ; je suis homme, je suis fort :
Le morceau de France sous ma garde, jamais ils ne l'auront...
- Que suis-je devant Vous, ô mon Dieu, sinon un ver ?

Quand je saute le parapet, une hache à la main,
Mes gars disent peut-être : « En avant ! Celui-là est un homme ! »
Et ils viennent avec moi dans la boue, dans le feu, dans la fournaise...
Mais Vous, Vous savez bien que je ne suis qu'un pécheur.

Vous, Vous savez assez combien mon âme est faible,
Combien aride mon cœur et misérables mes désirs ;
Trop souvent Vous me voyez, ô Père qui êtes aux cieux,
Suivre des chemins qui ne sont point Vos chemins.

C'est pourquoi, quand la nuit répand ses terreurs par le monde,
Dans les cavernes des tranchées, lorsque dorment mes frères,
Ayez pitié de moi, écoutez ma demande,
Venez, et la nuit pour moi sera pleine de clarté.

De mes péchés anciens, Mon Dieu, délivrez-moi,
Brûlez-moi, consumez-moi dans le feu de Votre amour,
Et mon âme resplendira dans la nuit comme un cierge,
Et je serai pareil aux archanges de Votre armée.

Mon Dieu, mon Dieu ! Je suis le veilleur tout seul,
Ma patrie compte sur moi et je ne suis qu'argile :
Accordez-moi ce soir la force que je demande,
Je me recommande à Vous et à Votre Mère Marie. »

Jean-Pierre Calloc'h (1888-1917)

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Les sources d’une société humanisante
« La société organisée en vue du bien commun de ses membres répond à une exigence de la nature sociale de la personne. La loi naturelle apparaît alors comme l’horizon normatif dans lequel est appelé à se mouvoir l’ordre politique. Elle définit l’ensemble des valeurs qui apparaissent comme humanisantes pour une société. Dès que l’on se situe dans le champ social et politique, les valeurs ne peuvent plus être de nature privée, idéologique ou confessionnelle : elles concernent tous les citoyens. Elles expriment non un vague consensus entre eux, mais se fondent sur les exigences de leur commune humanité. Pour que la société remplisse correctement sa mission au service de la personne, elle doit promouvoir l’accomplissement de ses inclinations naturelles. La personne est donc antérieure à la société et la société n’est humanisante que si elle répond aux attentes inscrites dans la personne en tant qu’être social.
Cet ordre naturel de la société au service de la personne est connoté, selon la doctrine sociale de l’Église, de quatre valeurs qui découlent des inclinations naturelles de l’homme, et qui dessinent les contours du bien commun que la société doit poursuivre, à savoir : la liberté, la vérité, la justice et la solidarité. Ces quatre valeurs correspondent aux exigences d’un ordre éthique conforme à la loi naturelle. Si l’une d’elles vient à faire défaut, la Cité tend vers l’anarchie ou le règne du plus fort. La liberté est la première condition d’un ordre politique humainement acceptable. Sans la liberté de suivre sa conscience, d’exprimer ses opinions et de poursuivre ses projets, il n’y a pas de Cité humaine, même si la recherche des biens privés doit toujours s’articuler à la promotion du bien commun de la Cité. Sans la recherche et le respect de la vérité, il n’y a pas de société, mais la dictature du plus fort. La vérité, qui n’est la propriété de personne, est seule capable de faire converger les hommes vers des objectifs communs. Si ce n’est pas la vérité qui s’impose d’elle-même, c’est le plus habile qui impose « sa » vérité. Sans justice, il n’y a pas de société, mais le règne de la violence. La justice est le bien le plus haut que puisse procurer la Cité. Elle suppose que ce qui est juste soit toujours recherché, et que le droit soit appliqué avec le souci du cas particulier, car l’équité est le comble de la justice. Enfin, il faut que la société soit régie d’une manière solidaire, de telle sorte qu’on fasse droit à l’aide mutuelle et à la responsabilité pour le sort des autres, et que les biens dont la société dispose puissent répondre aux besoins de tous. »
Commission théologique internationale, A la recherche d’une éthique universelle, 2007, § 86-87

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Théodore de BANVILLE (1823-1891).
Recueil : Les Cariatides (1842).

L'Été

Il brille, le sauvage Été,
La poitrine pleine de roses.
Il brûle tout, hommes et choses,
Dans sa placide cruauté.

Il met le désir effronté
Sur les jeunes lèvres décloses ;
Il brille, le sauvage Été,
La poitrine pleine de roses.

Roi superbe, il plane irrité
Dans des splendeurs d'apothéoses
Sur les horizons grandioses ;
Fauve dans la blanche clarté,
Il brille, le sauvage Été.


vendredi 12 juin 2015

Textes lus lors de notre 47ème veillée - 12 juin 2015

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« Il ne faut jamais capituler. »
CHARLES PÉGUY
                         
« Hymne aux veilleurs » (2013)
Frédéric Guillaud, « Le nouvel ordre mondial » (avril 2015)
Marie Jenna, « L'enfant et l'oiseau » (1896, posth.)
Charles-Henri d'Andigné, « La famille, îlot de résistance » (23 mars 2015)

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Hymne aux veilleurs

Il y eut un souffle puis un feu vacillant,
Il y eut un cri noir puis une nuit sans étoiles,
Il y eut un pouvoir puis des cœurs que l’on voile,
Et l’injustice revint vieille de mille ans.

Dans cette tempête l’homme impuissant se tait,
Se laissant bercer, las, dans les flots mensongers.
Et la flamme, fragile au milieu des dangers,
Disparaît sans un bruit dans les âmes fouettées.

Combien de temps encor serons nous ignorés ?
Combien faut-il de braises pour être brasier ?
Que fait la justice pour les corps suppliciés ?
Et toi, où t’endors-tu, Vérité adorée ?

C’est alors qu’il survient, debout, raide et sublime,
Le regard vers les cieux, cherchant l’ultime braise,
Ce Prométhée nouveau du haut de sa falaise
Devient humble veilleur, éclairant les abîmes.

Et c’est ainsi, France, que tes villes renaissent
Derrière le guide qui jamais ne s’enfuit,
Et c’est ainsi, Monde, que ta haine s’enfouit
Grâce au veilleur d’amour qui jamais ne délaisse.

Un fleuve lumineux s’est remis à couler,
Et sur ses rives d’or les hommes se relèvent,
Veilleurs, Veilleuses, un grand vent vient et se lève,
Il porte avec lui le parfum des révoltés.

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« Le nouvel ordre mondial »
Tribune parue dans Valeurs actuelles du 16 avril 2015.
Frédéric Guillaud est essayiste. Dernier ouvrage paru : Dieu existe (Cerf, 2013).

On connaissait les agences matrimoniales. Il faut compter désormais avec les agences antimatrimoniales qui font — par voie d’affiches — la promotion commerciale de l’adultère. Si vous protestez contre cette incitation publique à la destruction des familles, on vous répondra que, l’adultère n’étant plus un délit pénal depuis 1975, votre contestation n’a aucune valeur, puisqu’elle ne relève pas du droit mais de la morale. “Morale”… le mot est lâché. Et il vaut condamnation. Il va en effet de soi, selon l’idéologie dominante, que la morale n’a pas droit de cité. C’est ce que les philosophes nomment pompeusement la “neutralité axiologique” du régime moderne. Ou encore sa “laïcité morale”.
     Être laïque, à les en croire, ce n’est plus seulement mettre entre parenthèses toute conviction religieuse, c’est suspendre aussi toute prise de position sur le bien et le mal. Dans ce contexte, tout contrevenant est traité comme un paternaliste, un réactionnaire, un partisan de l’“ordre moral”, autrement dit comme un danger public. Mais les choses ne sont pas si simples. Car, dans le même temps, les mille bouches de la parole publique ne cessent de nous faire la leçon, de nous tancer, de nous menacer, sur le ton qu’avaient jadis les chaisières et les pères-la-pudeur. Les listes s’allongent de ce qu’il ne faut pas faire, pas dire, pas même laisser entendre.

La vérité est qu’il existe un nouvel ordre moral, qui consiste en l’inversion systématique de l’ordre moral dont on évoque si souvent l’improbable retour. Soyons directs : depuis deux cents ans, les dix commandements ont été méthodiquement démantelés. Au nom de quoi ? Au nom des nouvelles tables de la loi, qui ne comprennent qu’un article : vous êtes comme des dieux. C’est la phrase du serpent dans la Genèse. L’ordre nouveau part en effet du principe que l’homme n’a pas de nature, pas de fins spécifiques, qu’il est une pure liberté autocréatrice. La seule valeur morale, dans un tel système, est donc le respect pour les caprices du désir. Et le seul crime, le refus de s’incliner devant ce relativisme radical. Quant à la politique, elle se trouve réduite à l’arrangement de procédures juridiques de plus en plus tarabiscotées pour faire tenir ensemble ce chaos de pulsions contradictoires.
     Évidemment, le problème de ces nouvelles tables de la loi, c’est qu’elles conduisent au malheur. Pourquoi ? Parce qu’elles sont fondées sur un gros mensonge. L’homme n’est pas Dieu. L’homme n’est pas autocréateur. L’homme a une nature, qui définit les conditions de son épanouissement véritable. Au contact de nos pulsions désordonnées, ces conditions prennent la figure de normes contraignantes, mais elles ne sont rien d’autre que la clé du bonheur. De même qu’il est désagréable d’arrêter de fumer, il est difficile de cesser une mauvaise conduite, mais on finit toujours par s’en féliciter.

Une société ne peut pas impunément faire comme si la nature humaine n’existait pas. Car la nature demeure, et se venge. Tout le monde sait, par exemple, que le divorce est un fléau social, moral et psychologique. En particulier pour les enfants. Sur ce point comme sur tant d’autres, la science et l’expérience confirment la sagesse des nations. Il est donc insensé pour un corps social de faire ouvertement la promotion de comportements qui, statistiquement, risquent de conduire au divorce. Pour le penser, il n’est pas nécessaire d’être un saint sur ce chapitre ni de vouloir lapider l’adultère. Qui jetterait la première pierre ? Il suffit de savoir que la chair est faible et de réfléchir au bien commun.
            C’est pourquoi, sans jouer les bégueules ni vouloir percer le secret des alcôves, on a bien raison de contester la promotion publique et commerciale de l’adultère. Le cœur a ses passions, ses aventures, ses intermittences. À tout péché miséricorde — et le secret par-dessus. Mais la société a des droits. Il faut les défendre.

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Marie Jenna, « L’enfant et l’oiseau »

Marie Jenna est le nom de plume de la poétesse mystique Céline-Marie Renard (1834-1887), native de Bourbonne-les-Bains.

Petit oiseau, je t’écoute,
Ils sont jolis, tes refrains !
Viens te poser sur ma route.
Quoi ! je t’aime... et tu me crains !

Mais vois ! je n’ai point de cage...
Joyeux, je te donnerais
Un baiser sur ton plumage
Et puis... tu t’envolerais !

Viens donc pour que je sourie.
Le pauvre n’a d’autre jeu
Que les fleurs de la prairie
Et les oiseaux du bon Dieu.

Ne veux-tu pas qu’on t’embrasse ?
Moi, je me sens si joyeux
Lorsqu’une dame qui passe
Met ses doigts sur mes cheveux !

Ô mauvais cœurs qui sont cause,
Tant leurs desseins sont méchants !
Qu’aucun oiseau ne se pose
Auprès des petits enfants !

Un quart d’heure, un instant même,
Si dans ma main je t’avais,
Tu sentirais que je t’aime,
Et demain tu reviendrais.

S’élancer dans la lumière,
Au champ cueillir son repas,
Vivre sans toucher la terre,
Oh ! quel bonheur n’est-ce pas ?

Pour moi, si j’avais une aile,
Je saurais bien où voler.
Ma mère est aux cieux... près d’elle
Je voudrais tant m’en aller !

Tu gazouilles dès l’aurore.
Tu ne pleures jamais, toi !
Si ta mère vit encore,
Tu n’as pas besoin de moi.

Ah ! que je vais, petit frère,
Adorer d’un cœur pieux
Le Seigneur qui sait te faire
Si leste et si gracieux.

Mais sans m’entendre, il me quitte,
Et s’en va bien loin d’ici ;
Ô mon Dieu, que j’irais vite
À qui m’aimerait ainsi !

 
Recueilli dans Lecture à haute voix, par M. V. Delahaye, Beauchemin, 1896.

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La famille, îlot de résistance (FC n° 1941 du 28 mars 2015)
Individualisme forcené, égalitarisme, transhumanisme : le meilleur des mondes est en route… sauf si les familles se mettent en travers de tous ces « ismes ».
            « Nous allons inexorablement vers une humanité unisexe, sinon qu’une moitié aura des ovocytes et l’autre des spermatozoïdes, qu’ils mettront en commun pour faire naître des enfants, seuls ou à plusieurs, sans relation physique, et sans même que nul ne les porte. Sans même que nul ne les conçoive si on se laisse aller au vertige du clonage. » Le songe d’Attali, puisque ces lignes sont de lui (1), va-t-il devenir réalité ? Cette interrogation est au cœur du livre d’Éric Letty et Guillaume de Prémare (2). Le journaliste et l’ancien président de La Manif pour tous (2012-2013) ont uni leur plume et leur talent pour analyser le « meilleur des mondes », pour reprendre l’expression d’Aldous Huxley, que certains pensent inéluctable.
Ce meilleur des mondes est une utopie qui se veut souriante, tolérante, qui annonce bonheur, sécurité, et même immortalité. Elle exalte l’individu, qui se forge lui-même car il n’est rattaché à rien, ni tradition, ni famille, ni nation. L’homme du nouveau monde est libre de toute attache, de tout lien, de tout devoir, de tout engagement. On voit apparaître ces thèmes dans la littérature onusienne, par exemple le projet de Charte de la Terre.
            Les auteurs citent Mgr Schooyans : « Nous sommes en train de vivre une révolution anthropologique : l’homme n’est plus une personne, un être ouvert à autrui et à la transcendance ; il est un individu, voué à se choisir des vérités, à se choisir une éthique ; il est une unité de force, d’intérêt et de jouissance ». Ce point est fondamental, car si l’homme est réduit à ses propres forces et qu’il n’est plus protégé par rien, il est le jouet de forces qui le dépassent : l’État ou le consumérisme de masse. Il n’a plus rien à opposer aux pressions de son entourage et aux folies idéologiques du moment.
La nouvelle utopie exalte aussi l’égalité, sous la forme d’une négation acharnée des différences. Notamment dans la théorie du genre, dernier avatar de la lutte des sexes décrite par Engels au XIXe siècle. Celle-ci est en effet un simple décalque de la lutte des classes : « Dans la famille, écrivait le compagnon de Marx, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du Prolétariat ». On retrouvera cette antienne dans la littérature féministe : l’homme exploite la femme comme le patron exploite l’ouvrier. La réponse des théoriciens du genre sera de rendre l’homme et la femme interchangeables. Ainsi on évitera toute « exploitation ». Et comme si tout cela ne suffisait pas, il y a les délires transhumanistes, autrement dit le rêve d’augmenter les capacités intellectuelles et physiques de l’homme, via les technologies informatiques ou cellulaires, et pourquoi pas, de vaincre la mort !
Toutes ces évolutions, certes, menacent l’homme dans son essence. Mais elles peuvent aussi, estiment les auteurs, être une opportunité : « Il semble de nouveau possible d’affirmer la valeur positive des repères, de l’identité et des normes structurantes ».
Ces repères, tout le monde en est demandeur. C’est là qu’intervient la famille, qui pourra, si elle est fidèle à elle-même, être un des meilleurs môles de résistance au rouleau compresseur postmoderne. C’est en effet en son sein que se nouent trois types de liens essentiels : conjugal, filial et fraternel ; c’est là que se transmettent la foi et les valeurs chrétiennes ; c’est là où « s’articulent la différence des sexes et la différence des générations ». Bref, c’est dans les familles, et nulle part ailleurs, que l’on fabrique l’homme de demain. Le meilleur des mondes n’est pas une fatalité…
Charles-Henri d'Andigné (23 mars 2015)
(1) J. Attali, Vers l'humanité unisexe (article paru le 29 janvier 2013).
(2) Eric Letty et Guillaume de Prémare, Résistance au meilleur des mondes, Éd. Pierre-Guillaume de Roux, 213 pages.