vendredi 19 septembre 2014

Textes lus lors de notre 43ème veillée - 19 septembre 2014

Si vous le souhaitez, vous pouvez lire notre page en écoutant de la musique
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« Le plus difficile n'est pas de faire son devoir,
c'est de savoir où il se place. »
JEAN DE LA VARENDE
                         
Chantal Delsol, « Nos limites, notre humanité » (août 2014)
Ludovine de la Rochère, « Face à cette folie déconnectée du réel » (juillet 2014)
Martin Steffens, « Pourquoi se battre ? » (septembre 2014)
Charles Péguy, « Notre cœur vil » (décembre 1911)

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Nos limites, notre humanité
Par Chantal Delsol, philosophe et membre de l’Institut. Tribune parue dans Valeurs actuelles du 7 août 2014.
La question écologique et les réformes dites de société nous imposent de penser les limites à l’action humaine. Jamais cette interrogation n’a été aussi cruciale. Un bel ouvrage de Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokvam vient de sortir qui s’intitule Nos limites, pour une écologie intégrale (Le Centurion). Les ressources désormais sans fin de la technique permettent à l’humanité de détruire la nature censée nous survivre, qui devrait demeurer le monde des générations futures. Mais elles permettent aussi d’engendrer des monstres, ce que sont à leur excès lesdites réformes sociétales. Qu’est-ce qu’un monstre ? Le moment contemporain veut nous faire croire que cela n’existe pas, que c’est une notion périmée datant des religions, qu’en réalité tout est possible et qu’en conséquence tout est normal puisque rien ne l’est. Nous ne pourrions plus être dénaturés, puisqu’il n’y a pas de nature. Il n’y aurait pas de limites à nos désirs, puisque la technique nous permet tout et puisque les religions ne nous interdisent plus rien…
C’est le contraire. Plus nous avons de moyens pour produire des humains au lieu de les procréer, pour brouiller les générations et les filiations, pour engendrer de l’aberrant et du bizarre, plus nous avons besoin de penser les limites. Les deux totalitarismes du XXe siècle proviennent de la terrible certitude que “tout est possible”. Notre sagesse doit venir au secours des abus de notre pouvoir. Faute de quoi, l’horreur nous attend.
Ne croyons pas une seconde que seules les religions sauvegardent les limites. Quelle que soit l’admiration qu’on a pour Dostoïevski, il n’est rien de plus faux que son célèbre « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Les limites humaines sont d’abord sauvegardées par le sens commun qui fait la coutume, et les religions s’installent dans ces habitacles coutumiers qu’elles institutionnalisent. Les Grecs anciens à partir des lois coutumières pensaient la loi naturelle, à tel point que l’une et l’autre se distinguent peu dans l’histoire d’Antigone. Sénèque écrit dans son Phèdre : « Même chez les sauvages cela ne se fait pas, cela ne s’est jamais vu / Regarde / Les Gètes vagabondent sans feu ni lieu / Les peuples du Taurus égorgent les voyageurs / Les Scythes errent sans foi ni loi / Mais tous interdisent l’inceste. »
La liberté ouvre toutes les portes. Les Grecs, qui ont inventé la liberté, inventèrent aussi le nihilisme. Diogène le Cynique, récusant les interdits sociaux, récuse aussi les limites les plus profondes en prônant l’inceste — et c’est ainsi qu’il est dit le chien (le Cynique), retourné à l’état naturel, en réalité hors humain. Pour les Grecs, les limites ne proviennent pas des interdits divins, ou plutôt ceux-ci ne font qu’assumer la nature. Si l’on sort de l’équilibre où peuvent vivre les humains, alors le monde peut trembler. Il suffit de relire l’histoire de Médée, dont Sénèque dit qu’elle profane l’ordre du monde. Les actes de Médée sont reliés par le dramaturge aux désordres perpétrés par les hommes dans la nature. Au moment où les Atrides se livrent à toutes sortes d’infamies, en même temps ils rompent et transgressent les barrières de l’espace, dévorent les limites géographiques et terrestres soumises à leur caprice. Se rejoignent le chaos sur la terre et le chaos dans la société des hommes.
La raison de tout cela ? L’orgueil humain et sa démesure. La folle volonté de tout maîtriser, bientôt commuée en folie destructrice. Et comme le dit Fabrice Hadjadj dans une belle analyse qu’il fait de Sénèque : « Si tu ne parviens plus à faire face à la tempête, deviens toi-même tempête. » L’orgueil de la démesure engendre le crime. Nos lois “sociétales” sont en train de glisser sur cette pente fatale.
Nos contemporains s’imaginent qu’en tournant le dos aux religions ils se sont rendus maîtres du destin et capables de dépasser la finitude humaine. Soyons laïcs, et tout redeviendra possible… Nous pourrons louer des ventres de femmes, produire des enfants aux filiations défoncées, faire croire à l’opinion émerveillée qu’un couple d’hommes attend un enfant… Ce ne sont ni les pouvoirs ni les religions qui décrètent nos limites. C’est la conscience inquiète de chaque époque. Si par orgueil nous cessons de nous poser la question des limites, nous quittons notre humanité.
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Famille : « Face à cette folie déconnectée du réel... », par Ludovine de La Rochère, Présidente de La Manif Pour Tous (tribune parue dans Valeurs actuelles du 31 juillet 2014).
Une étude australienne récente, menée auprès d’enfants élevés par des couples homosexuels, conclut que ces enfants, nés pour la plupart de PMA ou de GPA, vont mieux que les enfants en général. Mark Regnerus, chercheur au Centre de recherche sur la population de l’université du Texas, a démontré que cette étude est biaisée, notamment parce que les participants ont été recrutés par le réseau LGBT et non auprès de la population générale et parce qu’informés de la finalité de l’enquête, ils ont vraisemblablement répondu selon l’image qu’ils voulaient donner de l’homoparentalité. Malgré cela, ces résultats ont été largement relayés par les médias, avec toute l’aura de l’objectivité supposée de la science, celle-ci étant à l’évidence utilisée comme un levier pro-LGBT.
Quels sont les autres leviers ? Il s’agit des notions toutes simples que sont l’homophobie, l’inégalité et la discrimination.
L’homophobie est ainsi devenue le mal le plus dénoncé en France, avant même la pauvreté ou le chômage, qui touchent pourtant un nombre immense de Français. Et l’amalgame est sans cesse fait entre homophobie — le manque de respect à l’égard d’une personne au motif de son orientation sexuelle — et opposition aux revendications du lobby LGBT, pourtant non représentatif de l’ensemble des homosexuels (dont la plupart n’ont rien demandé et dont certains militent avec La Manif pour tous). Être défavorable au mariage et à l’adoption Taubira et à leurs suites évidentes — la libéralisation de la PMA et la légalisation de la GPA — est amalgamé avec l’homophobie. On fait comme si les opposants au mariage gay étaient responsables du fait que deux hommes ou deux femmes ne puissent concevoir des enfants ensemble, alors que c’est une donnée de l’humanité…
En invoquant l’inégalité et la discrimination, on oublie que ce n’est pas l’orientation sexuelle qui conditionne les droits de chaque citoyen. Les personnes homosexuelles ont les mêmes droits (et heureusement !) que tout un chacun. En revanche, le couple homosexuel, ontologiquement différent du couple hétérosexuel vis-à-vis de l’engendrement, est dans une situation non comparable pour ce qui est de fonder une famille : la revendication de l’égalité n’a donc pas de sens dans ce domaine.
Ces leviers continuent pourtant de fonctionner à plein régime : après le vote de la loi Taubira, la PMA et la GPA sont d’ores et déjà exigées comme allant de pair avec le mariage (qui vise en effet à fonder une famille, et c’est bien la raison pour laquelle le mariage Taubira est une aberration sur laquelle il faudra bien revenir), et pour les mêmes motifs d’égalité et de non-discrimination.
Avec une nuance, cependant : nombre de féministes, y compris lesbiennes, sont favorables à la libéralisation de la PMA, mais opposées à la GPA parce qu’elle exploite la femme. Elles prétendent, avec une touchante naïveté, que l’éternel argument de l’“égalité” ne légitimera pas l’ouverture de la GPA aux couples masculins une fois que la PMA aura été ouverte aux couples féminins…
Autre incohérence : à l’instar de Laurence Rossignol, secrétaire d’État chargée de la famille, de nombreux opposants à la GPA sont favorables à la circulaire Taubira qui facilite l’accueil en France d’enfants nés de mères porteuses à l’étranger. Et les mêmes sont opposés à l’idée de faire appel des arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme qui condamnent la France pour son refus de transcrire à l’état civil français les naissances d’enfants nés d’une GPA aux États-Unis.
Ces pseudo-opposants à cet esclavage moderne qu’est la GPA, qui arguent de l’intérêt des enfants concernés, omettent deux éléments essentiels : d’abord, ils ne sont pas des “enfants fantômes”, comme on voudrait nous le faire croire. Ou alors toutes les personnes nées à l’étranger qui vivent en France sont des fantômes ! De fait, ces enfants sont inscrits à l’état civil et ont la nationalité de leur pays de naissance. Cela ne pose, en réalité, que des problèmes d’ordre pratique aux adultes, lesquels ont osé les commander, les acheter et les séparer de leur mère pour les ramener en France. D’autre part, en acceptant de transcrire leurs actes de naissance dans les registres français, la justice légitime une filiation truquée et favorise le développement de la GPA. Elle agit donc contre l’intérêt supérieur de l’enfant d’une manière générale, d’autant plus qu’on dira ensuite qu’il faut encadrer cette pratique en développement, donc légiférer.
Ainsi, même si notre mobilisation a considérablement freiné les projets du gouvernement, celui-ci n’y a pas encore renoncé : il procède par des voies détournées. Et il fait de même avec les ABCD dit “de l’égalité”, dont il a retiré le label mais dont il généralise le contenu — qui confond égalité et indifférenciation — à tous les établissements, niveaux et programmes scolaires.
Face à la folie de cette présidence déconnectée du réel de l’humanité, nous n’avons d’autre choix que de faire une nouvelle fois entendre la voix des familles. J’appelle donc tous les Français à réserver leur week-end des 4 et 5 octobre : nous serons dans la rue pour défendre l’humanité homme-femme, la filiation père-mère-enfant, et la famille !
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Pourquoi se battre ?
Par Martin Steffens, philosophe, auteur de La vie en bleu (éd. Marabout, 2014) - Tribune parue dans Famille Chrétienne n° 1912 du 6 septembre 2014.
Nous vivons une heureuse concordance des temps : d’une part, les commémorations autour des deux guerres mondiales nous rappellent que la jeunesse d’une civilisation s’est un jour mobilisée dans l’espoir de stopper la barbarie ; d’autre part, on assiste au Proche-Orient à la montée d’un islam totalitaire.
Le passé, du coup, interroge le présent : si la barbarie déferlait jusqu’à nous, serions-nous capables, comme ces trois cent mille hommes et femmes sur les côtes de Provence, un 15 août 1944, de lui opposer une énergique fin de non-recevoir ? Aurions-nous ce courage ?
Ni manque de force ni manque de courage
En réalité, il ne s’agit pas que d’une question de courage. Quand l’enfant manque de se noyer, la mère ou le père se précipitent à l’eau sans se demander s’ils sont assez courageux pour le faire : la cause est trop évidente pour céder à la peur. Ce dont nous manquons, ce n’est pas de force ni de courage : c’est de savoir à quoi les vouer.
Nous avons oublié les principes, simples et concrets, dont nous tirons le meilleur de notre vie et pour lesquels, par conséquent, nous serions prêts à mourir. En 1944, des milliers de jeunes gens se sont mobilisés (je souligne) pour sauver l’Europe de son propre suicide : quels seraient aujourd’hui les mobiles d’un tel engagement ?
Pour le philosophe écossais Alasdair MacIntyre, il est aussi absurde de mourir pour l’État-nation moderne, arbitre neutre des conflits d’intérêts privés, que « pour la Compagnie des téléphones ».
Quelle vérité serions-nous prêts à défendre ?
Pourquoi se battre, en effet ? Mourrait-on pour que nos satellites, merveilles d’intelligence, continuent de déverser sur le monde les fantasmes d’une civilisation jouisseuse et fatiguée ? Se sacrifierait-on pour que les professionnels du fun et de la dérision battent chaque jour de nouveaux records d’Audimat ? Donnerait-on son sang afin que les sites de rencontres extraconjugales puissent toujours afficher dans les couloirs du métro qu’être fidèle à son mari, c’est se tromper soi-même ?
La concordance des temps entre une guerre gagnée contre la barbarie et celle qui s’approche dangereusement a le mérite de poser franchement la question : quel est, selon nous, le cœur battant de notre civilisation ? Quelle est cette vérité que nous, Européens, serions prêts à défendre, parce qu’elle donne à notre mode de vie un prix inestimable ?
Le devoir de mémoire envers les combattants d’hier est désormais un devoir d’invention : repérer le fil directeur de notre histoire pour en écrire, dès aujourd’hui, les chapitres les plus forts.
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Notre cœur vil (1911)

Ce poème acrostiche est adressé par lettre du 17 décembre 1911 à Blanche Raphaël, dont est secrètement épris Péguy.

Béni sois-tu, cœur pur,
Pour ta détresse ;
Béni sois-tu, cœur dur ;
Pour ta tendresse.

Loué sois-tu, cœur las,
Pour ta bassesse ;
Loué sois-tu, cœur bas,
Pour ta hautesse.

Avoué tu seras
Au dernier jour,
Quand tu comparaîtras
Au clair séjour.

Noué sois-tu serré
Comme une corde
Sur la très révérée
Miséricorde.

Cloué sois-tu, cœur sec,
Au dur gibet,
Sous la serre et le bec
Et sous l’onglet.

Honni sois-tu, cœur double,
Ô faux ami ;
Honni sois-tu, cœur trouble,
Cher ennemi.

Et pardonné sois-tu,
Notre cœur vil,
Au nom des Trois Vertus ;
Ainsi soit-il.


jeudi 4 septembre 2014

Textes lus lors de notre 42ème veillée - 4 septembre 2014

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« L'avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien ;
c'est nous qui, pour le construire, devons tout lui donner,
lui donner notre vie elle-même »
SIMONE WEIL
                         
Rémi Sentis, « "Morale" ministérielle et égalité des droits » (2014)
Victor Hugo, Les contemplations, « Quand nous habitions tous ensemble » (1844)
Pierre Manent, « Les liens humains » (2013)
Nérée Beauchemin, Patrie intime, « Crépuscule rustique » (1928)

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“Morale” ministérielle et égalité des droits
Par Rémi Sentis (tribune parue dans Valeurs actuelles du 17 juillet 2014)
Rémi Sentis est président de la fédération des associations familiales catholiques des Hauts-de-Seine.
C’est le 3 juillet, en catimini, que le projet de programme “d’enseignement moral et civique” (EMC) devant être appliqué à la rentrée 2015 a été dévoilé par Benoît Hamon. Il s’agit d’amener « à penser et à agir par soi-même et avec les autres […] ; à comprendre le bien-fondé des règles régissant les comportements individuels et collectifs, à y obéir […] ; à reconnaître le pluralisme des opinions, des convictions, des croyances et des modes de vie ; à construire du lien social et politique ». L’absence de distinction entre le domaine moral et le domaine civique et légal est totale. Et dans les « connaissances » qui doivent être enseignées, on ne retrouve jamais de référence au bien ou au mal, uniquement au juste et à l’injuste.
Dès le CP, on parle des droits et devoirs « de la personne, de l’élève, du citoyen », la principale illustration concernant « les droits égaux des garçons et des filles dans toutes les situations » ; parmi les « connaissances », on note « la tolérance […] les atteintes à la personne d’autrui (racisme, sexisme, xénophobie, homophobie, harcèlement), […] la charte de la laïcité à l’école, […] la sensibilisation à l’injustice et aux préjugés ». Ainsi, grâce à la lutte contre l’homophobie, on pourra présenter la dualité des sexes comme une simple convention sociale. Et sera disqualifiée toute affirmation selon laquelle l’enfant doit pouvoir bénéficier de l’altérité sexuelle de ses parents.
Pour les plus grands, c’est la continuité ; au collège on mentionne « l’égalité et la non-discrimination, […] la dimension biologique de la diversité humaine, sa dimension culturelle, l’expression littéraire de l’inégalité et de l’injustice ». Derrière cette dimension biologique de la diversité, ne se cache-t-il pas une remise en cause de l’affirmation simple de la dualité des sexes ?
Par ailleurs, il est prévu que les futurs maîtres suivent une formation spécifique. L’EMC « a un contenu spécifique clairement identifié et suppose […] l’appropriation des concepts qui l’organisent (autonomie, norme, égalité des droits, citoyenneté, laïcité…), l’initiation aux grands courants de la philosophie morale et aux théories psychologiques du développement moral ».
Outre une légitime interrogation sur lesdites théories, ici transparaît clairement l’idéologie de l’égalité des droits selon laquelle chaque individu (dont le sexe n’est qu’une caractéristique assignée à la naissance) aurait le droit de remplir n’importe quel rôle vis-à-vis de la société et donc de la filiation. Cette conception de l’égalité conduit à l’indifférenciation (en particulier celle des sexes), elle est étrangère à l’idée chrétienne d’égalité (l’égale dignité de tous les hommes devant Dieu) comme à celle de la Déclaration des droits de 1789, qui, elle, fait référence à l’égalité devant la loi.
La partie morale de l’EMC se réduit à la tolérance et à la non-discrimination, elle est en fait une roue de secours d’un enseignement civique dont les buts sont de démontrer la justesse des lois actuelles et d’interdire de contester la valeur de l’égalité des droits. Le texte avertit d’ailleurs qu’on ne pourra permettre « une réticence, voire une abstention, dans l’affirmation des valeurs transmises. Les enseignants et les personnels d’éducation sont au contraire tenus de promouvoir ces valeurs dans tous les enseignements et dans toutes les dimensions de la vie scolaire ».
Après un simulacre de concertation, les programmes officiels seront validés et en mai prochain les collèges n’auront le choix qu’entre cinq ou six manuels d’EMC faisant de la surenchère dans le “bien-pensant”.
Cette morale ministérielle a clairement peu de rapport avec celle que les parents veulent transmettre à leurs enfants. Ne va-t-on pas opérer un grand écart dont les élèves seront les victimes ? L’enseignement catholique pourra-t-il manifester son désaccord avec l’EMC, dont le contenu est en opposition avec la morale qu’il essaye de faire passer dans ses cours de catéchèse ? En vertu du caractère propre dont il bénéficie, il en a le pouvoir. Cela permettra peut-être par ricochet de soulever la chape bien-pensante qui est en train de s’abattre sur l’enseignement public.
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Victor Hugo (1802-1885).
Recueil : Les contemplations (1856).

Quand nous habitions tous ensemble.

Quand nous habitions tous ensemble
Sur nos collines d'autrefois,
Où l'eau court, où le buisson tremble,
Dans la maison qui touche aux bois,

Elle avait dix ans, et moi trente ;
J'étais pour elle l'univers.
Oh ! comme l'herbe est odorante
Sous les arbres profonds et verts !

Elle faisait mon sort prospère,
Mon travail léger, mon ciel bleu.
Lorsqu'elle me disait : Mon père,
Tout mon cœur s'écriait : Mon Dieu !

À travers mes songes sans nombre,
J'écoutais son parler joyeux,
Et mon front s'éclairait dans l'ombre
À la lumière de ses yeux.

Elle avait l'air d'une princesse
Quand je la tenais par la main.
Elle cherchait des fleurs sans cesse
Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on dérobe,
En se cachant aux yeux de tous.
Oh ! la belle petite robe
Qu'elle avait, vous rappelez-vous ?

Le soir, auprès de ma bougie,
Elle jasait à petit bruit,
Tandis qu'à la vitre rougie
Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle.
Que son bonjour était charmant !
Le ciel mettait dans sa prunelle
Ce regard qui jamais ne ment.

Oh ! je l'avais, si jeune encore,
Vue apparaître en mon destin !
C'était l'enfant de mon aurore,
Et mon étoile du matin !

Quand la lune claire et sereine
Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,
Comme nous allions dans la plaine !
Comme nous courions dans les bois !

Puis, vers la lumière isolée
Étoilant le logis obscur,
Nous revenions par la vallée
En tournant le coin du vieux mur ;

Nous revenions, cœurs pleins de flamme,
En parlant des splendeurs du ciel.
Je composais cette jeune âme
Comme l'abeille fait son miel.

Doux ange aux candides pensées,
Elle était gaie en arrivant... -
Toutes ces choses sont passées
Comme l'ombre et comme le vent !

À Villequier, le 4 septembre 1844.

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« Les liens humains » par Pierre Manent, de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)
POUR DÉFENDRE LA LOI NATURELLE
« La notion de loi naturelle est aujourd’hui discréditée. Elle est pourtant indispensable pour donner sens au monde humain, et agir raisonnablement dans ce monde. L’idée aujourd’hui triomphante, l’idée flatteuse, exaltante et en même temps presque puérile, est que les êtres humains sont les auteurs exclusifs de la loi qui règle leur action. Celle-ci, dit-on, ne saurait s’appuyer sur aucune réalité indépendante de la volonté humaine, que ce soit Dieu ou la nature. Le progrès irréversible de l’homme moderne, pensons-nous, a consisté à passer de l’hétéronomie à l’autonomie, de la règle gagée sur autre chose que la volonté humaine à la règle résultant exclusivement de la volonté humaine. Or, tout cela qui aux yeux de beaucoup est l’évidence même, se révèle en réalité comme une construction d’une extrême fragilité.
 ON NE PEUT SE PASSER D’UNE RÉFÉRENCE À LA NATURE
La première chose à remarquer est la suivante : ceux mêmes qui écartent, méprisent, ridiculisent la notion de nature comme norme de l’action humaine ne peuvent s’en passer. Il est impossible de commencer à dire quelque chose sur les êtres humains sans dire quelque chose sur leur nature. La philosophie individualiste des droits de l'homme, celle qui règne, et qui rejette avec tant de mépris la notion de loi naturelle, repose elle aussi sur une certaine idée de la nature humaine. Dire que nous sommes des individus titulaires de droits, c'est dire que ces droits nous appartiennent par nature, qu'ils ne résultent donc pas de l'arbitraire humain, et que nul arbitraire humain ne peut nous en priver. Ces droits nous appartiennent dès lors que nous naissons à la vie, et on ne peut nous les enlever qu’en nous enlevant la vie. Les droits de l’homme sont des droits naturels.
LES LIENS HUMAINS NE SONT PAS MOINS NATURELS QUE LES ÊTRES HUMAINS
En revanche, pour l’individualisme, et c’est sur ce point qu’il entend effectivement se séparer de toute idée de nature, les liens humains, eux, à la différence des droits, ne sont pas naturels. Ils sont artificiels, œuvres des hommes, que les hommes peuvent défaire après les avoir formés. Telle est donc la doctrine de l’individualisme moderne : les hommes sont des individus naturels qui nouent entre eux des liens artificiels. La divergence entre la doctrine individualiste et la doctrine catholique, qui toutes deux reposent également sur une certaine idée de la nature humaine, cette divergence réside en ceci que, pour la doctrine catholique, les liens entre les êtres humains ne sont pas moins naturels que les individus eux-mêmes, et que donc, les liens humains aussi ont une nature qui résiste à l’arbitraire humain, à l’arbitraire des lois humaines.
LA LOI EST LA RÈGLE QUI CONDUIT NOTRE NATURE VERS SON BIEN
« C’est impossible ! » s’écrit l’individualisme régnant. « C’est impossible puisque les lois sont évidemment faites par les hommes ! ». Les lois sont faites par les hommes, certes. Mais elles ne sont pas faites dans le vide, elles ne sont pas faites pour rien, elles sont faites pour le bien des hommes. Et le bien des hommes ne peut être conçu sans référence à leur nature, à la nature humaine. Dès lors, qu’est-ce que la loi naturelle ? C’est la règle qui conduit notre nature vers son bien. Règle qui est découverte et éprouvée au cours de l’expérience humaine si du moins on prend la peine d’examiner celle-ci de la manière la plus lucide et la plus consciencieuse.
La vie humaine est inintelligible si l’on n’y discerne pas les biens et les liens dans lesquels notre nature s’éprouve et se déploie. Liens familiaux, sociaux, politiques, religieux. Liens religieux : s’il y a un Dieu, Père des hommes, il faut bien qu’Il nous ait donné, qu’Il ait donné à notre nature les règles, les prises pour nous approcher de Lui. Liens sociaux et politiques : quoi de plus naturel que la sociabilité humaine, que le vivre ensemble amical. L’amitié est un lien et un bien inscrit dans notre nature. Liens familiaux : les êtres humains naissent et meurent et ils s’unissent pour faire des enfants. La naissance, la mort, la différence sexuelle et la différence des générations sont autant d’articulations naturelles du monde humain, naturelles puisque nous n’avons aucun pouvoir sur elles. Nous pouvons regimber, rêver, prétendre… la vie humaine continuera d’être ordonnée et de trouver sens selon la naissance et la mort et selon la différence des sexes et des générations.
LES DROITS NE REMPLACENT PAS LES BIENS
L’égalité des droits est précieuse car elle motive l’effort pour élargir le plus possible l’accès aux biens humains. Mais les droits ne remplacent pas les biens. Pour qu’il y ait des droits, il faut qu’il y ait des biens. Et ces biens, nous ne pouvons pas nous les donner à nous-mêmes, nous devons les recevoir de la nature. Nous pouvons choisir nos amis, mais la capacité d’être ami, nous la recevons de la nature et de l’amitié de son auteur. La tentation aujourd’hui est d’oublier que les biens humains sont reçus avant d’être voulus. La tentation aujourd’hui est de construire une immense machine, lois et techniques, qui distribuerait les biens comme si l’homme pouvait les produire, c’est-à-dire produire sa nature. Vaine entreprise qui ne peut amener qu’un ordre social parodique, mais sous la tyrannie de la loi, la générosité de la nature reste intacte. »
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Nérée Beauchemin (1850-1931).
Recueil : Patrie intime (1928).

Crépuscule rustique.

La profondeur du ciel occidental s'est teinte
D'un jaune paille mûre et feuillage rouillé,
Et, tant que la lueur claire n'est pas éteinte,
Le regard qui se lève est tout émerveillé.

Les nuances d'or clair semblent toutes nouvelles.
Le champ céleste ondule et se creuse en sillons,
Comme un chaume, où reluit le safran des javelles
Qu'une brise éparpille, et roule en gerbillons.

Chargé des meules d'ambre, où luit, par intervalle,
Le reflet des rayons amortis du soleil,
Le nuage, d'espace en espace, dévale,
Traîne, s'enfonce, plonge à l'horizon vermeil.

Mais l'ombre, lentement, traverse la campagne,
Et glisse, à vol léger, au fond des plaines d'or.
Septembre, glorieux, derrière la montagne,
A roulé, pour la nuit, le char de Messidor.



jeudi 21 août 2014

Textes lus lors de notre 41ème veillée - 21 août 2014

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« La famille sera toujours la base des sociétés. »
HONORÉ DE BALZAC
                         
Jacques Froissart, « Dernière lettre d'un soldat » (1918)
Paul Johnson, Le grand mensonge des intellectuels - Vices privés et vertus publiques, Avant-propos (1993)
Charles Péguy, « La fin de l'histoire » (25 octobre 1904)
Sully Prudhomme, Stances et poèmes, « Ma fiancée » (1865)

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Dernière lettre d'un soldat
Jacques Georges Maries Froissart avait 17 ans en 1914. Fils d'un avocat parisien, et engagé volontaire à la fin du moi d'avril 1916, il fut d'abord téléphoniste puis aspirant dans l'artillerie au 217ème RAC (Régiment d'Artillerie de Campagne). Jacques tomba le 14 septembre 1918 d'un éclat d'obus reçu en plein cœur.
Mes chers parents,
Lorsque vous lirez cette lettre, Dieu m'aura fait l'honneur de m'accorder la sacrée mort que je pouvais souhaiter, celle du soldat et du chrétien.
Que ce soit sur un champ de bataille ou dans un lit d'hôpital, je l'accepte comme dès le premier jour où je voulus m'engager. J'en accepte l'idée sans regrets et sans tristesse. Je ne peux pas vous dire de ne pas pleurer, car je sais la douleur que vous causera ma disparition, mais ne regardez point la terre qui me recouvrira. Levez les yeux vers le ciel où Dieu me jugera et me donnera la place que j'aurai méritée.
Priez pour moi, car j'ai été loin d'être parfait. D'où je serai, près des chers morts que j'aurai été rejoindre, je ne vous oublierai pas.
C'est vous qui m'avez fait ce que je suis devenu ; que cette idée vous console et qu'elle vous encourage à faire de celle que vous m'aviez donné mission de garder et de protéger à vos côtés une femme qui soit digne d'être votre fille. Lorsque je ne serai plus là, qu'elle sache combien je l'ai aimée. Parlez-lui quelquefois de moi.
J'avais l'ambition d'accomplir dans la vie une mission que je m'étais tracée, celle d'être le guide, le flambeau dont a parlé Claude Bernard, celui qui peut être fier d'avoir vécu pour les autres en leur enseignant les principes droits par la parole et par la plume. Je voulais écrire parce que c'était à mes yeux la plus noble profession et je voulais vivre pour suivre la voie que ma conscience m'indiquait, mais, vous avez le droit de le savoir, d'autres étaient plus utiles que moi, soit que chefs de famille ils eussent déjà créé alors que je n'étais que le futur, soit que ministres du Christ, ils fussent appelés à façonner des hommes, à créer des Français et des Chrétiens. Pour eux, j'ai offert à Dieu le Sacrifice de ma vie. J'ai chaque soir prié pour que la mort les épargne en me frappant, et mourir pour eux est presque trop beau pour moi puisque j'ai conscience de ne les valoir pas.
Jacques FROISSART
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Paul JOHNSON, LE GRAND MENSONGE DES INTELLECTUELS - Vices privés et vertus publiques, Avant-propos (1993)
Depuis deux cents ans, l’influence des intellectuels n’a cessé de croître. L’essor de l’intellectuel laïque est un trait essentiel du monde moderne et, dans l’Histoire, un phénomène nouveau. Dans leurs précédentes incarnations, les intellectuels – prêtres, scribes ou prophètes – s’étaient attribué d’emblée le rôle de guides de la société. Mais les innovations morales et idéologiques de ces gardiens de cultures hiératiques, primitives ou évoluées, étaient limitées par une autorité extérieure et l’héritage de la tradition. Ils n’étaient pas, ne pouvaient être, des esprits libres ou des aventuriers de la pensée.
Avec le déclin du pouvoir clérical, le XVIIIe siècle vit émerger un nouveau type de mentor. L’intellectuel laïque pouvait être déiste, sceptique ou athée. Mais à l’exemple de tout pontife ou prêtre, il s’empressa d’expliquer au genre humain comment mener ses affaires. Il proclama pour commencer sa dévotion particulière aux intérêts de l’humanité et son devoir évangélique de les favoriser grâce à son enseignement. Ne se sentant lié à aucune religion révélée, il appliqua à cette tâche une approche beaucoup plus radicale que ses prédécesseurs. La sagesse collective du passé, l’héritage de la religion, les prescriptions de l’expérience ancestrale étaient faits pour être observés de façon sélective ou rejetés en bloc : au sens commun de chacun d’en décider. Pour la première fois dans l’histoire humaine, avec une confiance, une audace grandissantes, des hommes se prétendirent capables de diagnostiquer les maux de la société, de les guérir à l’aide de leur propre intelligence et, mieux encore, d’améliorer le comportement des êtres humains. Contrairement à leurs prédécesseurs, ils n’étaient plus les serviteurs et les interprètes des dieux, mais leurs substituts. Leur héros fut Prométhée, qui vola le feu céleste et l’apporta sur terre.
Les nouveaux intellectuels laïques – c’est un de leurs traits marquants – enquêtèrent avec délectation sur la religion et ses protagonistes puis les soumirent à une critique minutieuse : les religions s’étaient-elles révélées bénéfiques ou nuisibles pour l’humanité ? Ces papes, ces pasteurs, dans quelle mesure avaient-ils vécu selon leurs préceptes de pureté, de vérité, de charité et de bonté ? Et les verdicts tombèrent, sévères, sur les Églises et le clergé.
À présent, après deux siècles de déclin de la religion au cours desquels le rôle des intellectuels n’a cessé de grandir, jusqu’à modeler nos attitudes et nos institutions, il est temps d’enquêter sur leur conduite, à la fois publique et privée. Je me suis attaché surtout au crédit moral et au discernement qu’il convient d’accorder aux intellectuels qui prétendirent enseigner aux hommes comment se comporter. Quelle fut leur vie personnelle ? Se sont-ils conduits avec loyauté en famille, avec leurs amis, leurs collaborateurs ? Étaient-ils honnêtes dans leur vie sexuelle, leurs affaires d’argent ? Disaient-ils, écrivaient-ils la vérité ? Dans quelle mesure leurs propres systèmes avaient-ils résisté à l’épreuve du temps et de la pratique ?
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La fin de l'histoire
On sait aujourd’hui, on a reconnu, généralement, que la plupart des idées et des thèses prétendues positives ou positivistes recouvrent des idées et des thèses métaphysiques mal dissimulées ; cette idée de Renan, que nous considérons en bref aujourd’hui, qui paraît une idée historique modeste purement et simplement, cette idée que l’histoire touche à son aboutissement et à sa clôture, implique au fond une idée hautement et orgueilleusement métaphysique, extrêmement affirmée, portant sur l’humanité  même ; elle implique cette idée que l’humanité moderne est la dernière humanité, que l’on n’a jamais rien fait de mieux, dans le genre, que l’on ne fera jamais rien de mieux, qu’il est inutile d’insister, que le monde moderne est le dernier des mondes, que l’homme et que la nature a dit son dernier mot.
Incroyable naïveté savante, orgueil enfantin des doctes et des avertis ; l’humanité a presque toujours cru qu’elle venait justement de dire son dernier mot ; l’humanité a toujours pensé qu’elle était la dernière et la meilleure humanité, qu’elle avait atteint sa forme, qu’il allait falloir fermer, et songer au repos de béatitude ; ce qui est intéressant, ce qui est nouveau, ce n’est point qu’une humanité après tant d’autres, ce n’est point que l’humanité moderne ait cru, à son tour, qu’elle était la meilleure et la dernière humanité ; ce qui est intéressant, ce qui est nouveau, c’est que l’humanité moderne se croyait bien gardée contre de telles faiblesses par sa science, par l’immense amassement de ses connaissances, par la sûreté de ses méthodes ; jamais on ne vit aussi bien que la science ne fait pas la philosophie, et la vie, et la conscience ; tout armé, averti, gardé que fût le monde moderne, c’est justement dans la plus vieille erreur humaine qu’il est tombé, comme par hasard, et dans la plus commune ; les propositions les plus savamment formulées reviennent au même que les anciens premiers balbutiements ; et de même que les plus grands savants du monde, s’ils ne sont pas des cabotins, devant l’amour et devant la mort demeurent stupides et désarmés comme les derniers des misérables, ainsi la mère humanité, devenue la plus savante du monde, s’est retrouvée stupide et désarmée devant la plus vieille erreur du monde ; comme au temps des plus anciens dieux elle a mesuré les formes de civilisation atteintes, et elle a estimé que ça n’allait pas trop mal, qu’elle était, qu’elle serait la dernière et la meilleure humanité, que tout allait se figer dans la béatitude éternelle d’une humanité Dieu.
Charles PÉGUY, Cahiers de la Quinzaine, 25 octobre 1904, à propos du livre L’avenir de la science d’Ernest Renan, paru en 1890.
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René-François Sully Prudhomme (1839-1907).
Recueil : Stances et poèmes (1865).

Ma fiancée.

L'épouse, la compagne à mon cœur destinée,
            Promise à mon jeune tourment,
Je ne la connais pas, mais je sais qu'elle est née ;
            Elle respire en ce moment.

Son âge et ses devoirs lui font la vie étroite ;
            Sa chambre est un frais petit coin ;
Elle y prend sa leçon, bien soumise et bien droite,
            Et sa mère n'est jamais loin.

Ma mère, parlez-lui du bon Dieu, de la Vierge
            Et des saints tant qu'il lui plaira ;
Oui, rendez-la timide, et qu'elle brûle un cierge
            Quand le tonnerre grondera.

Je veux, entendez-vous, qu'elle soit grave et tendre,
            Qu'elle chérisse et qu'elle ait peur ;
Je veux que tout mon sang me serve à la défendre,
            À la caresser de tout mon cœur.

Déjà dans l'inconnu je t'épouse et je t'aime,
            Tu m'appartiens dès le passé,
Fiancée invisible et dont j'ignore même
            Le nom sans cesse prononcé.

À défaut de mes yeux, mon rêve te regarde,
            Je te soigne et te sers tout bas :
« Que veux-tu ? Le voici. Couvre-toi bien, prends garde
            Au vent du soir, et ne sors pas. »

Pour te sentir à moi je fais un peu le maître,
            Et je te gronde avec amour ;
Mais j'essuie aussitôt les pleurs que j'ai fait naître,
            Implorant ma grâce à mon tour.

Tu t'assiéras, l'été, bien loin, dans la campagne,
            En robe claire, au bord de l'eau.
Qu'il est bon d'emporter sa nouvelle compagne
            Tout seul dans un pays nouveau !

Et dire que ma vie est cependant déserte,
            Que mon bonheur peut aujourd'hui
Passer tout près de moi dans la foule entr'ouverte
            Qui se refermera sur lui,

Et que déjà peut-être elle m'est apparue,
            Et j'ai dit : « La jolie enfant ! »
Peut-être suivons-nous toujours la même rue,
            Elle derrière et moi devant.

Nous pourrons nous croiser en un point de l'espace,
            Sans nous sourire, bien longtemps,
Puisqu'on n'oserait dire à la vierge qui passe :
            « Ô Vous êtes celle que j'attends. »

Un jour, mais je sais trop ce que l'épreuve en coûte,
            J'ai cru la voir sur mon chemin,
Et j'ai dit : « C'est bien vous. » Je me trompais sans doute,
            Car elle a retiré sa main.

Depuis lors, je me tais ; mon âme solitaire
            Confie au Dieu qui sait unir
Par les souffles du ciel les plantes sur la terre
            Notre union dans l'avenir.

À moins que, me privant de la jamais connaître,
            La mort déjà n'ait emporté
Ma femme encore enfant, toi qui naissais pour l'être
            Et ne l'auras jamais été.